7.3 Pôles et polaire

Au chapitre 6, nous avons étudié l’inversion qui nous permet de transformer des droites et des cercles en des droites et des cercles. Nous allons maintenant introduire une nouvelle transformation que l’on appelle la polarisation, qui nous permet de transformer des points en droites et des droites en points. Cela mettra en évidence la dualité entre points et droites que nous avons déjà commencé à remarquer dans la section précédente.

Définition 7.3.1.

Si PP est un point et Γ\Gamma un cercle de centre OO, alors on définit la polaire du point PP par rapport à Γ\Gamma comme étant une droite dd perpendiculaire à OPOP et passant par l’inverse de PP par rapport à Γ\Gamma. De plus, si dd est la polaire de PP, alors on dit que PP est le pôle de dd.

Si PP est à l’extérieur du cercle, la polaire de PP coupera le cercle en deux points.

[Uncaptioned image]

Si, au contraire, PP est à l’intérieur du cercle, la polaire de PP sera à l’extérieur du cercle.

Si PP est sur le cercle, la polaire de PP sera la tangente au cercle à ce point. Finalement, si PP est le centre du cercle, alors la polaire de PP est la droite à l’infini. La transformation qui transforme les points en leur polaire et les droites en leur pôle porte le nom de polarisation et la figure ainsi obtenu porte le nom de figure duale.

Théorème 7.3.1:

Théorème de La Hire. Si PP est un point sur la polaire de QQ, alors QQ est un point sur la polaire de PP.

Démonstration.

Prenons Γ\Gamma un cercle de centre OO et de rayon rr, et prenons un point PP. On dénote par PP^{\prime} l’inverse du point PP et prenons QQ un point sur la polaire de PP différent de PP^{\prime}. On dessine la perpendiculaire à OQOQ passant par le point PP et on dénote le point d’intersection par RR. Par AA, les triangles OPQ\triangle OP^{\prime}Q et OPR\triangle OPR sont semblables. On a donc:

OPOQ=OROPOQOR=OPOP=r2\frac{OP}{OQ}=\frac{OR}{OP^{\prime}}\leavevmode\nobreak\ \leavevmode\nobreak\ % \leavevmode\nobreak\ \Rightarrow\leavevmode\nobreak\ \leavevmode\nobreak\ % \leavevmode\nobreak\ OQ\cdot OR=OP\cdot OP^{\prime}=r^{2}

Donc RR est l’inverse de QQ. La droite PRPR est donc la polaire de QQ, et donc PP est sur la polaire de QQ.

Théorème 7.3.2:

Tangente et polaire. Si Γ\Gamma est un cercle et PP un point à l’extérieur du cercle. Supposons de plus que AA et BB sont des points du cercle de sorte que APAP et BPBP sont tangentes au cercle. Alors, la droite ABAB est la polaire de PP.

Démonstration.

Dénotons par OO le centre du cercle et par rr son rayon. Remarquons que OAPBOAPB est un cerf-volant. Par le théorème des cerf-volants (Théorème 2.4.4), on a donc que OPOP est la médiatrice de ABAB. En particulier, si l’on dénote par QQ le point d’intersection de ABAB et OPOP, alors PQA=90\angle PQA=90^{\circ}.

Par AA, les triangles OAP\triangle OAP et OAQ\triangle OAQ sont semblables. On a donc:

OAOQ=OPOAOPOQ=OA2=r2\frac{OA}{OQ}=\frac{OP}{OA}\leavevmode\nobreak\ \leavevmode\nobreak\ % \leavevmode\nobreak\ \Rightarrow\leavevmode\nobreak\ \leavevmode\nobreak\ % \leavevmode\nobreak\ OP\cdot OQ=OA^{2}=r^{2}

Le point QQ est donc l’inverse du point PP. Comme ABAB est perpendiculaire à OPOP et passe par l’inverse de PP, la droite ABAB est donc la polaire de PP. ∎

Théorème 7.3.3:

Polaire et division harmonique. Supposons que PP est un point à l’extérieur d’un cercle Γ\Gamma et QQ un point à l’intérieur. Supposons de plus que la droite PQPQ coupe le cercle en des points AA et BB. Alors QQ est sur la polaire de PP si et seulement si (A,B;P,Q)=1(A,B;P,Q)=-1.

Démonstration.

()(\Rightarrow) Supposons que QQ soit sur la polaire de PP. Supposons que CC et DD soient des points du cercle de sorte que les droites PCPC et PDPD soient tangentes au cercle.

Par le théorème de Stewart (Théorème 3.1.1) on a donc:

PD2CQ+PC2DQ=CD(PQ2+CQDQ)PD^{2}\cdot CQ+PC^{2}\cdot DQ=CD(PQ^{2}+CQ\cdot DQ)

Par la puissance d’un point (ou par Pythagore) on a que PCPDPC\cong PD, ce qui nous donne:

PC2(CQ+DQ)=CD(PQ2+CQDQ)PC^{2}(CQ+DQ)=CD(PQ^{2}+CQ\cdot DQ)
PC2CD=CD(PQ2+CQDQ)PC^{2}\cdot CD=CD(PQ^{2}+CQ\cdot DQ)
PC2=PQ2+CQDQPC^{2}=PQ^{2}+CQ\cdot DQ

Maintenant, par la puissance d’un point (Théorème 5.3.1), on sait que PAPB=PC2PA\cdot PB=PC^{2} et QAQB=QCQDQA\cdot QB=QC\cdot QD. Notre équation devient donc:

PAPB=PQ2+AQBQPA\cdot PB=PQ^{2}+AQ\cdot BQ
PAPB=(PA+AQ)(PBBQ)+AQBQPA\cdot PB=(PA+AQ)(PB-BQ)+AQ\cdot BQ
PAPB=PAPBPABQ+AQPBAQBQ+AQBQPA\cdot PB=PA\cdot PB-PA\cdot BQ+AQ\cdot PB-AQ\cdot BQ+AQ\cdot BQ
PABQ=AQPBPA\cdot BQ=AQ\cdot PB
AP/AQBP/BQ=1\frac{\nicefrac{{AP}}{{AQ}}}{\nicefrac{{BP}}{{BQ}}}=1

En considérant l’ordre des points, on obtient donc (A,B;P,Q)=1(A,B;P,Q)=-1.

()(\Leftarrow) Supposons que (A,B;P,Q)=1(A,B;P,Q)=-1 et posons RR le point d’intersection entre la droite PQPQ et la polaire de PP. Par la première partie de la démonstration, on doit donc avoir (A,B;P,R)=1(A,B;P,R)=-1. Comme (A,B;P,Q)=(A,B;P,R)(A,B;P,Q)=(A,B;P,R), alors par le théorème du ratio anharmonique (Théorème 7.2.1) on a Q=RQ=R. Le point QQ est donc sur la polaire de PP. ∎

Théorème 7.3.4:

Théorème de Brocard. Supposons que ABCDABCD est un quadrilatère inscrit dans un cercle. On dénote par PP le point d’intersection de ABAB et CDCD, par QQ le point d’intersection de ADAD et BCBC et par EE le point d’intersection de ACAC et BDBD. Alors le droite QEQE est la polaire de PP et la droite PEPE est la polaire de QQ.

Démonstration.

On pose FF le point d’intersection entre les droites QEQE et ABAB et par GG le point d’intersection de QEQE et CDCD.

En appliquant les théorèmes de Ceva (Théorème 3.2.1) et de Ménélaus (Théorème 3.3.1) au triangle QCD\triangle QCD, on obtient

QBBCCGGDDAAQ=1 et QBBCCPPDDAAQ=1\frac{QB}{BC}\cdot\frac{CG}{GD}\cdot\frac{DA}{AQ}=1\leavevmode\nobreak\ % \leavevmode\nobreak\ \leavevmode\nobreak\ \textrm{ et }\leavevmode\nobreak\ % \leavevmode\nobreak\ \leavevmode\nobreak\ \frac{QB}{BC}\cdot\frac{CP}{PD}\cdot% \frac{DA}{AQ}=1

En combinant ces deux équations, on a donc:

CGGD=CPPDCP/CGDP/DG=1\frac{CG}{GD}=\frac{CP}{PD}\leavevmode\nobreak\ \leavevmode\nobreak\ % \leavevmode\nobreak\ \Rightarrow\leavevmode\nobreak\ \leavevmode\nobreak\ % \leavevmode\nobreak\ \frac{\nicefrac{{CP}}{{CG}}}{\nicefrac{{DP}}{{DG}}}=1

En considérant l’ordre des points, on a donc (C,D;P,G)=1(C,D;P,G)=-1. Maintenant, par l’invariance du ratio anharmonique (Théorème 7.2.2), en utilisant le point QQ comme centre, on obtient (B,A;P,F)=(C,D;P,G)=1(B,A;P,F)=(C,D;P,G)=-1. Par le théorème sur les polaires et la division harmonique (Théorème 7.3.3), les points FF et GG sont tous deux sur la polaire du point PP. La polaire du point PP est donc la droite FGFG, qui n’est en fait rien d’autre que la droite QEQE. De la même façon, on peut démontrer que PEPE est la polaire du point QQ. ∎

En fait, on peut aller plus loin. Dans la configuration du théorème de Brocard, la droite PQPQ est en fait la polaire du point EE. Il vous est laissé comme exercice de le démontrer.

Théorème 7.3.5:

Droites concourantes versus points alignés. Trois points sont alignés si et seulement leur polaires sont concourantes.

Démonstration.

Exercice. ∎

À noter que le théorème précédent pourrait également être énoncé en disant que trois droites sont concourantes si et seulement si leurs pôles sont alignés.

Théorème 7.3.6:

Côtés d’un triangle et tangentes aux cercles circonscrit. Si ABC\triangle ABC est un triangle et Γ\Gamma le cercle circonscrit du triangle. On dénote par X,YX,Y et ZZ les points d’intersection d’un côté du triangle avec la tangente au cercle passant par le sommet opposé. Alors les points X,YX,Y et ZZ sont alignés.

Démonstration.

Il existe plusieurs façons de démontrer ce théorème. Nous allons en présenter deux.

À l’aide des pôles et polaires: Premièrement, remarquons que comme A,BA,B et CC sont sur le cercle, ils sont leur propre inverse. Les droites FX,DYFX,DY et DZDZ sont donc les polaires des points A,BA,B et CC respectivement. De plus, par le théorème des tangentes et polaires (Théorème 7.3.2), les droites BX,CYBX,CY et BZBZ sont les polaires des points D,ED,E et FF respectivement.

Par le théorème de La Hire (Théorème 7.3.1), comme XX est sur la polaire de AA, alors AA est sur la polaire de XX. De la même façon, comme XX est sur la polaire de DD, alors DD est sur la polaire de XX. La polaire de XX doit donc être la droite ADAD. En utilisant la même idée, la droite BEBE est la polaire de YY et la droite CFCF est la polaire de ZZ. Par le théorème LABEL:th:tangenteSymmediane, les droites AD,BEAD,BE et CFCF sont les symmédianes du triangle. Par le théorème 4.6.2, les trois symmédianes d’un triangle sont concourantes en un point que l’on appelle le point de Lemoine. Par le théorème 7.3.5, les pôles des droites AD,BEAD,BE et BFBF sont alignés, c’est à dire que les points X,YX,Y et ZZ sont alignés.

À l’aide du théorème de Desargues Comme les droites AD,BEAD,BE et CFCF sont sont les symmédianes du triangle ABC\triangle ABC, elles sont concourantes au point de Lemoine. Les triangles ABC\triangle ABC et DEF\triangle DEF sont donc en perspective par rapport à une droite. Par le théorème de Desargues (Théorème 7.2.5), les deux triangles sont aussi en perspective par rapport à une droite. C’est à dire que les points X,YX,Y et ZZ sont alignés. ∎

Théorème 7.3.7:

Théorème de Brianchon. Supposons que ABCDEFABCDEF est un hexagone circonscrit à un cercle (C’est à dire que chacun des côtés de l’hexagone est tangent au cercle), alors les droites AD,BEAD,BE et CFCF sont concourantes.

Démonstration.

Exercice. ∎